CAHIER ART NO 33 « FAITES ENTRER L’INFINI » (Juin 2002)
Anne-Françoise Couloumy - Les abymes de lumière
 
Sans doute prisonniers de notre culture, à moins que ce ne soit par peur de l'inconnu, nous découvrons rarement une oeuvre sans avoir instinctivement puisé dans la mémoire de nos références. La peinture d'Anne-Françoise Couloumy n'y échappe pas.
Ici et là, ont donc pu être recueillis quelques « témoignages » de paternité, de fraternité, devrait-on dire, peut être, qui la lient à Goya dont le drame hante ses premières toiles, à Vermeer qu'elle rejoint dans la rigueur, l'architecture lumineuse, et enfin au silence de Balthus. Certes, la création n'est pas l'abiogenèse, mais toutefois, la peinture d'Anne-Françoise Couloumy ne relève d'aucune école... De même qu'il serait bien difficile de l'inscrire dans le temps...
« J'ai commencé démodée et je vais finir par être à la mode... ».
Malgré, ou grâce, aux affrontements arc-boutés et souvent douloureux des premiers pas, où elle refuse « d'aller dans le rien », elle mesure son degré d'engagement et la force de sa volonté. Une volonté, la vraie ! Non pas la matamore, mais la silencieuse. Celle qui tait ses doutes pour mieux les contrer. Celle qui mise sur le calme pour mieux analyser, écouter, puiser, avancer, déterminée plus qu'obstinée, fidèle à une raison qui n'est que la sienne.
Fort heureusement, certaines rencontres, se révèlent dans le même temps, décisives... celle de Boris Tasiitzky. Boris...
Elle apprend de lui, en travaillant, en le regardant, en l'entendant peindre et regarder, en parlant, de peinture et d'autre chose, en partageant, des moments de vie, une amitié.
« ...II prend le temps dont tu as besoin pour entendre et comprendre, il ne pèse pas, mais pose comme des touches, des indices, des choses que tu gardes et que tu ouvriras quand ce sera le moment de faire un pas de plus.
Aujourd'hui, si nous sommes confrères, il est sur mon épaule, toujours, quand je peins, et je l'entends... Ma vigilance. »
On entre dans l'atelier.
L'ébauche est un squelette brun, où les lignes déjà, soutiennent le partage, des ombres et des lumières.
On sait d'où cela viendra. L'espace est là, qui ne s'arrête pas et troue le mur, ouvre une porte ou un miroir, jusqu'à l'infiniment petit d'une mise en abyme...
 
Tout est là, et pourtant va changer. C'est une scène de théâtre qui lentement s'éveille à une autre lumière... D'une imperceptible caresse, d'un coup, tout bascule. Vigilant, attentif, on n'a cependant rien vu, et tout se regarde autrement.
L'air nous raconte une histoire, et cette histoire maintes fois racontée, évidente, on ne pouvait pas l'imaginer.
Cela vient, cela vient de là. Quelqu'un entre, ne serait-ce que la lumière. Elle est dense, elle a le sens et le poids du vivant. Tout est silence et éloquence.
Parfois, une ombre s'y dessine, ou quelqu'un va s'asseoir, au plus loin, sans déranger, ou de dos et les yeux au-dehors...
Tout est en place et peut encore s'ouvrir, et l'ombre disparaître, quelqu'un partir...
Et c'est une autre histoire, celle qui là, parle mieux.
 
Le ton monte, on le devinait, on y croit. La toile arrêtée nous dit ce que l'on sait, sans avoir pu l'imaginer. Tout était là, et tout a changé.
Comme lorsqu' on a la chance de voir un tableau, d'abord dans la pénombre, puis dans la pleine lumière de l'atelier... Et ce sont deux tableaux...
Comme on reconnaît cet univers, depuis le début... Car il s'est révélé, sans jamais perdre sa couleur, sa musique particulière et son âme.
Un tableau d'Anne-Françoise COULOUMY, c'est d'abord une vision, ce que cela pourrait être, puis, ce que cela pourra être.
Le fond choisit la forme, elle ne force pas le sujet. C'est l'architecture d'un plein espace, et si parfois elle part d'un centre, c'est celui d'une source, la lumière qui compose déjà l'air qui l'entoure.
Il n'y a guère de hasard...
Peu à peu, l'ombre s'est animée. Il y avait ce qu'on voit par rapport à ce qu'on ne voit pas, de la lumière et du noir, du rien. L'ombre est devenue quelque chose qui n'est pas éclairé. L'idée est la même mais le rapport est différent car il y a de la vie dans cette ombre et on le voit. Les ténèbres quittent l'opacité et s'acceptent. Puis l'angle a changé, à son insu. Il y eut les plongées en regard de balcon, les contre plongées qui mettent en drame et font sonner sur les parquets le poids d'un pas hitchcockien... Jusqu'à venir d'un coup à la hauteur des yeux... Elle sourit, « C'est par ce que j'ai grandi »
Mais reste le vertige des miroirs infinis.
La richesse est dans ce qui bascule en un autre monde.
Il est un moment où l'on ne choisit plus.
Il a fallu passer par la raison, pour aller au sensible, en évitant la déraison, l'imagination folle, pour celle, créatrice. Comme la tradition précède et fonde l'invention.
La peinture est le refuge de l'autre coté, de l'envers et de l'insatiable .
Peindre, c'est quitter le réel pour aller dans la vie, et ne pas cesser de se raconter des histoires.
Ensuite, ce sont les autres qui s'y racontent leurs histoires.
Peindre ne s'arrête pas. Le voyage est désormais dans la chair de la peinture, où le sensuel est sens, hors temps et sans limites. Sous l'ordre, dans l'ordre, se dessine de l'intime, de l'humain, du grand fragile...
La peinture, caresse, s'attendrit.
Dès lors, plus elle avance, plus elle prend de distance par rapport à ce que l'on appelle la création. La peinture est d'abord un métier, à faire le mieux possible :
« J'y suis, nécessairement. S'il l'on est d'accord avec moi, et si je suis bonne ouvrière, si le fond et la forme s'accordent, alors on peut s'y retrouver, être ému. Prendre le parti du sens, c'est aller à la recherche d'une vérité, de sa vérité, tenter de parler juste. C'est laisser le moins possible de place au hasard, à la facilité ou à l'artifice. L'oeuvre en elle-même n'est qu'une somme de matériaux ordonnés. L'essentiel est ailleurs, dans l'être, dans celui qui vit, qui sent, qui fait. Il n'y a pas de miracle. Si la peinture émeut, ce n'est que cela, on a parlé vrai et bien fait son métier ».
Il n'y a pas de miracle, il y a quelqu'un, derrière, une oeuvrière.
 
Jacques MOANO
A.F. Couloumy
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