Un escalier, rue de Paradis, saisi dans les quelques marches qui mènent au palier et s'en échappent. Sur le palier irradié de lumière, une porte close. Sous le paillasson, une lettre. Signe ou symbole d'une rencontre, d'une invitation, d'une complicité ou d'une attente ?
L'intérieur d'un appartement. Une pièce vide, dans la pénombre. L'appartement ne semble pas occupé. Mais quelques objets, abandonnés sur le sol, sur un sofa, un fauteuil par l'occupant ou par un visiteur de passage, peut-être posés là à dessein ; au mur, une collection de tableaux, appartement ou musée ; sur un meuble un désordre organisé.
Une porte, ouverte sur une autre pièce, inondée de lumière. Elle projette un rai de lumière dans la première. Rarement, comme dans cette peinture, se sont imposées ensemble l'évidence de la surface plane du tableau, de la matérialité de la toile et celle de l'image offerte à l'imagination, les sensations colorantes - pour reprendre l'expression de Cézanne -, qui façonnent l'espace, et la touche qui enveloppe les objets de lumière.
Souliers laissés au seuil de pièces mises en abyme, lettre exhibée hors de son enveloppe, et cette porte fermée, comme brisée d'une projection aigue de lumière..., il y a dans la fine matière colorée mille bribes de récits, d'amitiés et d'amours tristes ou joyeuses, dont chacun peut tenter de pénétrer les bruissements silencieux ou qu'il peut féconder du murmure de ses propres remémorations.
Dans un angle, un miroir, posé à même le sol, ailleurs la reproduction d'un tableau célèbre, signent l'ambivalence des espaces et de leurs reflets. Réfléchis dans le cadre du miroir, les plis d'un drap pendent sur le sol. D'autres lits, que l'on devine liés à un lieu intime, à une histoire intérieure, sont à peine défaits ; empreintes calmes d'une nuit, ils ont été ouverts à l'indiscrétion momentanée de la lumière du jour.
Quelques indices, la literie, un tapis, un pan de mur, un tome de la Recherche du temps perdu et des lunettes posées sur le drap en attente... laissent au spectateur la mémoire imaginaire d'un récit de vie, à la fois légèreté d'une présence et poids d'une absence.
Les touches s'allongent, s'arrondissent, se cambrent, se courbent, ploient les étoffes, plissent les ombres et les lumières comme les textures, donnent, un instant, une expression sensible à l'amorphe et en tirent ensuite le souvenir presque jusqu'à l'abstraction.
Un célèbre historien d'art notait la correspondance entre les draperies de la peinture flamande du XVe siècle et les tableaux de nuages du XIXe siècle, une mise en forme dont la possibilité éphémère n'est jamais réductible au dessin. L'étoffe de velours est l'illusion d'un état de l'informe, les nuages, celle d'une immobilité des changements continus. Des nuages déployés sur la ville, la peinture sensibilise notre imagination, un nuage nous attire
Retours aux intérieurs. Dans la salle aux dimensions qu'aucun hors champ ne semble pouvoir clore, l'appareil du tribunal est arrangé. Sous une projection lumineuse qui agence l'ampleur, à chaque chaise vide, son dossier de lettres.
Quel visiteur est attendu ? Pour quel examen ? Est-ce celui, invisible, que l'ouvreuse observe du balcon du théâtre ? Celui, pour lequel, se prépare une réception ou l'un de ces énigmatiques personnages nocturnes, invités chez les maîtres anciens ou modernes ? Mais, finalement, le visiteur, l'invité, n'est-ce pas le spectateur, l'étranger, qui aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !
 
Jean-Marie Baldner (historien et journaliste)
Mai 2009
A.F. Couloumy
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